22 octobre 2005

A little prayer
""Il faut imaginer Sisyphe heureux". Je le croirais peut-être si je savais qu'on lui donnait le droit de s'arrêter quelques secondes de pousser sa pierre. Alors, parce qu'il aurait choisi de ne rien faire, choisi quelques secondes, elles deviendraient l'éternité, bonheur du corps, grand vide dans la terre... (...)
Le malheur de Sisyphe n'est pas de rouler sa pierre, mais de rester absent de toute beauté. Jamais pour lui le monde ne devient spectacle à regarder (...) C'est la première étape du bonheur : avoir quelque chose à pousser, à planter, à cueillir, à travailler, à inventer, à aimer, peut-être. Sans rien de tout cela, difficile de se confondre avec le mouvement du monde. Plus difficile encore de le trouver.(...)
J'écris un peu chaque jour (...) Je pose près de moi la rousseur d'une bière, ou tu fais un vin chaud. Comme il est bon à déguster quand la page est finie ! Sisyphe ne connaît pas ce bonheur. Tout semble plus léger ; j'avais fixé un terme à mon devoir, et le voilà rempli. La page terminée invente le plaisir de la cannelle. Le temps se ferme sur le soir, dans l'oasis châtaigne dessinée par une lampe basse à l'abat-jour de laine sur le velours du canapé. On parle de tout et de rien. Demain tu pourras passer au marché ?
(...) Entre le désir de vin chaud et le plaisir qu'il sait donner, il y a toute une page blanche à courir comme un chemin de neige. J'écris beaucoup pour ça ; pour inventer le temps de juste après, lui faire une couleur à boire au bout d'un long désir." Philippe Delerm, 1986, Le bonheur, tableaux et bavardages.
Merci Clémence pour le bouquin.
Delerm parle à l'enfant qui est en nous. Alors bien sûr, on dira que c'est mièvre, futile, facile. Mais ce livre m'a fait beaucoup de bien quand même. Un peu comme quand tu rentres chez toi, trempé jusqu'à la moelle, et que tu prends une douche bien chaude juste après. Delerm écrit au pastel, c'est le peintre de l'enfoui, du minuscule, du doudou. Niveau déco par contre, il a des goûts de chiotte.